[lecture linéaire n°5] – Le cageot, Francis Ponge

   À mi-chemin de la cage au cachot la langue française a cageot, simple caissette à claire-voie vouée au transport de ces fruits qui de la moindre suffocation font à coup sûr une maladie.

   Agencé de façon qu’au terme de son usage il puisse être brisé sans effort, il ne sert pas deux fois. Ainsi dure-t-il moins encore que les denrées fondantes ou nuageuses qu’il enferme.

   À tous les coins de rues qui aboutissent aux halles, il luit alors de l’éclat sans vanité du bois blanc. Tout neuf encore, et légèrement ahuri d’être dans une pose maladroite à la voirie jeté sans retour, cet objet est en somme des plus sympathiques, — sur le sort duquel il convient toutefois de ne s’appesantir longuement.

Introduction :

Accroche/présentation de l’auteur et du poème

Francis Ponge est un auteur du XXe siècle appartenant à la génération des poètes surréalistes. Cependant, il se situe en marge de cette doctrine avec laquelle il ne partage que certains principes. Il se distingue par l’importance de son engagement politique : membre du parti communiste en 1937, il rejoint les forces de la résistance en 1941.

Présentation de l’œuvre : Le parti pris des choses, publié en 1942, marque son entrée dans le monde littéraire. Le but de son projet d’écriture est de s’éloigner de tout ce qui relève du lyrisme et de l’idéalisme de la poésie traditionnelle. Ponge entend prendre le “parti pris des choses” contre celui de l’homme. Il choisit pour cela des sujets prosaïques (➝ des sujets communs, banals, qui manquent de noblesse). Il souhaite arracher les mots à leur usure et les rénover en les exposant, à la manière d’un dictionnaire, avec le contenu entier de leurs notions. Ponge décrit donc ses sujets dans tous leurs composantes (matières, odeurs, couleurs…). Finalement, il souhaite aussi abolir l’opposition entre la prose et le vers poétique.

Présentation de l’extrait : place dans l’œuvre, sujet, thèmes

Situation : Le parti pris des choses est composé de 32 poèmes en prose. Le poème du “cageot” figure ainsi entre “les mûres” et “la bougie”, il s’agit du cinquième poème de l’ouvrage.

Forme : Le poème du “cageot” est composé de 3 paragraphes en prose de volumes croissants. Il s’agit donc d’un déploiement en trois temps, qui approche chacun l’objet-thème sous différents points de vue.

Problématique/enjeux du poème

Le “cageot” est présenté dans le poème comme ayant subi plusieurs étapes de transformation. Tout d’abord, il est considéré comme un simple signe graphique et sonore, puis il est associé à la notion linguistique. Ensuite, il devient un objet personnifié. Le poème joue sur cette double dimension du “cageot”, qui est à la fois un “mot” et une “chose”. L’objectif est de prendre le mot et de le sortir de son contexte habituel afin de donner une nouvelle signification, de lui donner vie dans un univers fictif.

Comment Francis Ponge parvient-il à métamorphoser un objet ordinaire, “le cageot”, en objet poétique ?

Mouvements

  • paragraphe 1 : origine et définition du mot cageot
  • paragraphe 2 : la précarité et fragilité d’un objet-vanité
  • paragraphe 3 : personnification d’un objet mis en scène

Conclusion :

Synthèse et réponse à la problématique

Le poème du “cageot” est caractéristique de Ponge : dans ce poème, l’auteur redéfinit l’objet et l’anime, il prend vie. Le poème présente l’objet sous toutes ses dimensions (sonore, visuelle). Ponge utilise alors l’alchimie poétique dans ce texte pour faire entrer la banalité de son sujet et de la ville dans ses vers.

Ouverture

On peut faire un lien entre ce poème de Ponge et le poème du “Soleil” de Baudelaire dans Les Fleurs du Mal. Cependant, il ne faut pas oublier que Baudelaire est un poète lyrique contrairement à Ponge.


Développement :

Mouvement 1 : origine et définition du mot cageot
  • “cageot” ➝ sujet principal, évoqué seulement une fois dans la présentation linguistique.
  • “simple cassette à claire-voie vouée au transport de ces fruits” ➝ groupe nominal en apposition, expansion du nom “cageot” : ressemble à une notice de dictionnaire, définit donc la fonction du mot et ses propriétés.
    • “simple” ➝ il s’agit d’un objet humble et fragile
  • “qui de la moindre suffocation font à coup sûr une maladie” ➝ subordonnée relative, complément de l’antécédent “fruit”.
    • “suffocation”, “maladie” ➝ personnification des fruits par le lexique médical
    • connote de la préciosité du contenu du cageot grâce à la sensibilité exagérée des fruits : délicatesse qui tranche avec le prosaïsme du cageot
    • souligne la banalité
  • “cage”, “cachot” ➝ Paronomase (utilisation de mots qui se ressemblent phonétiquement pour jouer avec les sonorités) : jeu des sonorités rappelle l’enfermement.

Mouvement 2 : la précarité et fragilité d’un objet-vanité
  • “au terme de son usage”, “ne sert pas deux fois”, “dure” ➝ l’objet est envisagé selon sa durée : finitude.
  • “sert”, “usage” ➝ objet utilitaire.
  • “agencé de façon” ➝ but.
  • “il puisse être brisé sans efforts” ➝ destruction, objet destiné à disparaître.
    • “sans effort” ➝ complément circonstanciel de manière : connote la fragilité du cageot
  • “ainsi dure-t-il moins encore que les denrées fondantes ou nuageuses qu’il enferme” ➝ comparaison entre le cageot et les fruits : le cageot est plus fragile et plus éphémère que les fruits.
    • “denrées fondantes ou nuageuses qu’il enferme” ➝ périphrase de “fruits”, symboles de nature morte et de la vanité.
  • L’objet matériel éphémère du cageot devient un objet poétique.

Mouvement 3 : personnification d’un objet mis en scène
  • ” A tous les coins de rues qui aboutissent aux halles” ➝ complément circonstanciel de lieu.
    • “A tous les coins de rues” ➝ banalité, les cageots se trouvent n’importe où
    • “aboutissent” ➝ renvoie au “à mi-chemin” au début du texte
    • “l’éclat”, “luit”, “neuf” ➝ connotation esthétique
    • “ahuri”, “pose maladroite”, “des plus sympathiques” ➝ personnification
      • “des plus sympathiques” ➝ inspire la compassion
    • poète donne son avis et invite le lecteur à poser un regard nouveau sur cet objet simple sans valeur.