[Lecture linéaire n°13] – Jean-Luc Lagarce, Juste la fin du monde (1990), Scène 3, deuxième Partie

Introduction :

Accroche/présentation de l’auteur et du recueil

Aujourd’hui, Jean-Luc Lagarce est reconnu comme l’un des auteurs majeurs du théâtre contemporain, bien qu’il n’ait pas connu un grand succès de son vivant. Il écrivait à une époque où les metteurs en scène étaient privilégiés et où les auteurs de théâtre étaient peu valorisés. Ce n’est qu’après sa mort prématurée en 1995 que la singularité de son écriture a été pleinement reconnue.

Juste la fin du monde, l’une des pièces les plus importantes de Jean-Luc Lagarce, a été écrite sur une période de plusieurs années, avec une première esquisse datant de 1983 et une forme définitive en 1990. Elle relate l’histoire du retour d’un fils, Louis, dans sa famille pour annoncer sa mort imminente.

Bien que la pièce s’inspire de la vie de Lagarce, qui était malade et issu d’un milieu social similaire à celui de Louis, elle ne peut être considérée comme strictement autobiographique, car il y a plusieurs différences entre les deux personnages.

Présentation de l’extrait : place dans l’œuvre, sujet, thèmes

Cet extrait est issu de la dernière scène de la deuxième partie de la pièce, juste avant l’épilogue. Il fait suite à une dispute survenue à la scène 2 entre Suzanne et Antoine concernant le départ imminent de Louis, chacun voulant l’accompagner à la gare. La colère d’Antoine, qui avait atteint son paroxysme dans la scène précédente et qui avait même menacé son frère (“Tu me touches, je te tue“), cède la place dans la scène 3 à un long soliloque où il dresse un portrait critique de son frère.

Dans cette scène, Antoine dépeint un portrait critique de son frère aîné, Louis, en révélant le sentiment de culpabilité qu’il éprouve à son égard depuis leur enfance. L’origine du conflit entre les deux frères est ainsi mise en lumière, ce qui apporte un éclairage rétrospectif sur l’hostilité manifestée par Antoine tout au long de la pièce.

Problématique/enjeux du texte

Lors de cette prise de parole finale, Antoine met en lumière la relation entre les deux frères et les raisons du départ imminent de Louis. Cependant, cette parole ultime prive définitivement Louis de la possibilité de révéler sa mort prochaine. La parole du frère cadet est en quelque sorte confiscatoire, elle condamne l’aîné au silence éternel.

Que révèle le soliloque d’Antoine de l’opposition entre les deux frères ?

Mouvements :

  • Début à “l’as conservé” : le portrait critique d’un frère aîné trompeur et inaccessible.
  • “Et nous” à “te sauver” : Antoine, un frère coupable, condamné à un bonheur factice.
  • “Et lorsque” à “à t’attendre” : le départ de Louis, une circonstance aggravante aux yeux d’Antoine.
  • “Moi” à la fin : un frère malheureux.

Conclusion :

Synthèse et réponse à la problématique

Le soliloque qui précède de quelques lignes la fin de la pièce montre que les retrouvailles tant attendues, le dénouement, la fin de la crise en une réconciliation entre les deux frères n’auront pas lieu. Antoine a enfin pu exprimer ce qu’il avait sur le cœur envers son frère, l’accablant de reproches et lui rappelant tout l’amour que leur famille lui a toujours porté ainsi que les sacrifices qu’ils ont faits pour lui. Bien qu’Antoine ait pu libérer sa parole, cela se fait au détriment de Louis, qui se voit privé de son propre droit au malheur. Louis repartira sans avoir pu annoncer sa mort prochaine à sa famille. Ainsi, le drame intime d’Antoine se substitue à celui de Louis, qui est condamné définitivement au silence.

Ouverture

On peut rapprocher cette scène du conflit entre Horace et Camille dans la pièce de Corneille ou bien encore de Antigone de Anouilh qui évoque aussi ce thème de la crise familiale et personnelle.


Développement :

Mouvement 1 : le portrait critique d’un frère aîné trompeur et inaccessible
  • “Rien en toi n’est jamais atteint” ➝ négation : Antoine reproche à Louis d’être insensible.
  • “Il fallait des années” ➝ indication temporelle.
  • “sache”, “appris” ➝ verbes de savoir.
  • “peut-être” ➝ Antoine n’est pas certains de comprendre son frère.
  • “être là devant les autres et de ne pas les laisser entrer” ➝ Louis est inaccessible, Antoine instaure de la distance avec son frère.
  • “Et tout ton malheur n’est qu’une façon de répondre” ➝ négation restrictive : le malheur est le langage de Louis.
  • “le malheur sur le visage” ➝ métaphore : le malheur est comme un masque pour Louis selon Antoine.
  • “un air de crétinerie satisfaite” ➝ Louis est un hypocrite.
  • “tu” ➝ pronom souvent utilisé qui renvoie à Louis : Antoine insinue que Louis a délibérément voulu que ce soit ainsi.

Mouvement 2 : Antoine, un frère coupable, condamné à un bonheur factice
  • “nous” / “chacun”, “moi”, “eux”, “les autres” ➝ mélange entre les pronoms : Antoine se sent seul face au “nous”.
  • “ma faute” ➝ répété deux fois : question de culpabilité.
  • “c’était de ma faute, ce ne pouvait être que de ma faute” ➝ négation restrictive : selon Antoine, il est responsable du malheur de Louis.
  • “On devait m’aimer trop” ➝ “nous” devient “on”, un pronom indéterminé : montre qu’il ne fait plus parti du cercle familial.
  • “on voulut me reprendre alors ce qu’on ne me donnait pas, / et on ne me donna plus rien” ➝ double négation : Antoine conteste le fait qu’il ait reçu plus d’amour que Louis.
  • “suait le malheur” ➝ hyperbole.
  • “aurait su te distraire et te sauver” ➝ Antoine minimise le malheur de Louis.

Mouvement 3 : le départ de Louis, une circonstance aggravante aux yeux d’Antoine
  • “Lorsque” ➝ anaphore.
  • “parti”, “quittés”, “abandonnas” ➝ gradation, sorte d’épanorthose.
  • “définitif” ➝ radicalité, situation sans retour.
  • “être silencieux […] ne plus jamais oser dire un mot contre toi” ➝ polysyndète (= multiplication volontaire des mots de liaisons, souvent des conjonctions de coordination) : accumulation de contraintes par Louis.
  • “ne plus jamais oser dire un mot contre toi, ne/plus jamais même oser penser un mot contre toi” ➝ négations : anhélation de sa pensée, parole condamné au mutisme.
  • “rester là, comme un benêt, à t’attendre” ➝ gradation : Antoine est comme paralysé.

Mouvement 4 : un frère malheureux
  • “Moi, je suis la personne la plus heureuse de la terre” ➝ hyperbole ironique : Antoine se décrit être le frère malheureux.
  • “il ne m’arrive jamais rien” ➝ contraint par Louis à devenir un homme ordinaire et banal.
  • “m’arrive-t-il quelque chose que je ne peux me plaindre” ➝ interdiction de se lamenter.